Telesant Ayiti: inclusyon dijital ak TIC pou developman
Dans les années 2004, comme beaucoup, Kentaro Toyama s'est enthousiasmé pour les télécentres indiens, où depuis un ordinateur
connecté, des enfants apprenaient – souvent avec un précepteur dédié
pour un prix plus élevé que la scolarité dans une école privée à temps
plein -, à utiliser un ordinateur quelques heures par mois dans une
langue qu'il ne parlaient pas, comme il l'avait constaté à Retawadi, en
Inde. A l'époque Kentaro Toyama était informaticien pour Microsoft
Research chargé de lancer un laboratoire à Bangalore.
Il était également au bureau de l'ICT4D (Information and Communication Technologies for Development), une association pour la promotion des technologies de l'information et
de la communication (TIC) pour le développement. A cette époque,
l'ICT4D a fait la promotion des télécentres indiens, parrainés et
financés par des organisations externes (ONG, universités, entreprises)
dans le but d'accélérer la croissance socio-économique, avec des
objectifs lucratifs et non lucratifs : le télécentre devait fournir des
services sociaux à la communauté et des revenus pour l'entrepreneur
local qui opérait le télécentre.
LES ESPOIRS DES ANNÉES 2000
"Certains télécentres ont été couronnés de succès. Un opérateur dans le sud de l'Inde a expliqué avoir sauvé la culture du gombo en
permettant à un agriculteur d'entrer en discussion avec un expert de
l'université. Un autre se vantait d'avoir triplé ses revenus après
l'ouverture d'un centre de formation informatique. A l'époque, les
titres de la presse ont été flatteurs : "Les producteurs de soja de l'Inde rejoignent le village mondial" ; "Les villages numériques lancent un pont sur la fracture indienne" ; "Les fermiers Kenyans acclament internet comme le sauveur de la cult..."."
"Ces histoires ont suscité de grands espoirs pour les télécentres : l'enseignement à distance permettra à chaque enfant de devenir savant,
la télémédecine pourra soigner les dysfonctionnements des systèmes de
santé ruraux, les citoyens pourront développer des services locaux sans
passer par des fonctionnaires corrompus… Ashok Jhunjhunwala, un membre
du Conseil des sciences consultatif du premier ministre indien a même
suggéré que les télécentres pourraient doubler les revenus dans les
villages ruraux. L'agronome Monkombu Swaminathan, le père de la
"Révolution verte" en Inde, a appelé à ce que se créé un télécentre
dans chacun des 640 000 villages du pays. D'autres pays ont emboîté le
pas, en lançant leurs propres programmes nationaux de télécentres."
"L'excitation autour de télécentres s'est propagée au reste de l'ICT4D. Des personnalités à la fois la technologie et du développement
ont attisé les flammes avec impatience. A l'époque, Nicholas
Negroponte, fondateur du projet One Laptop Per Child
(un ordinateur portable par enfant, OLPC), un projet d'ordinateurs
portables bon marché pour les enfants pauvres, a élevé d'un cran les
revendications : "Les enfants dans le monde en développement ont
besoin des nouvelles technologies, spécialement de matériel robuste et
de logiciels innovants."
Kofi Annan a publiquement soutenu le projet. Edward Friedman, directeur du Centre pour le management de la technologie pour le
développement global, a écrit : "Il ya un besoin pressant d'employer la
technologie d'information pour les soins de santé en milieu rural en
Afrique subsaharienne." Une enquête récente commandée par la BBC
a révélé que 79 % des 28 000 adultes interrogés, provenant
principalement des pays riches, étaient d'accord avec l'affirmation que
"l'accès à l'internet devrait être un droit fondamental de tous les
peuples"."
EN RÉALITÉ, LES SUCCÈS ONT ÉTÉ RARES, FUGACES, ESPACÉS…
Pourtant, reconnaît Kentaro Toyama, les succès de l'ICT4D sont rares, fugaces, et très espacés. A Retawadi, en Inde, le propriétaire
du télécentre parvenait difficilement à se faire 20 dollars par mois de
revenus, alors que les coûts de matériel, d'électricité, de
connectivité et d'entretien se montaient au moins à 100 dollars.
"Sur une période de cinq ans, je me suis rendu dans près de 50 télécentres à travers l'Asie du Sud et en Afrique. La grande majorité
ressemblait beaucoup à celui de Retawadi. Les opérateurs de télécentres
ne pouvaient pas gagner leur vie et les services disponibles étaient
dérisoires. La plupart ont connu le même sort que le télécentre de
Retawadi : ils ont fermé peu de temps après leur ouverture. La
recherche sur les télécentres, bien que limitée dans la rigueur et
l'ampleur, confirme mes observations sur la sous-performance constante."
"Les nouvelles technologies suscitent de l'optimisme et de l'exubérance qui sont souvent déçus par la réalité", explique Kentaro
Toyama. Les observateurs universitaires ont montré pourquoi les
initiatives de télécentres de l'ICT4D avaient échoué : le plus souvent,
la conception n'est pas adaptée au contexte, elle ne se conforme pas
aux normes socio-culturelles locales, elle a du mal à prendre en compte
les carences du réseau électrique, à établir des relations avec les
administrations locales, à offrir des services qui répondent aux
besoins locaux, à réfléchir à un modèle d'affaires viable…
LA PÉNÉTRATION DE LA TECHNOLOGIE N'EST PAS LE PROGRÈS : LA TECHNOLOGIE N'EST QU'UNE LOUPE
L'ICT4D a mené des projets dans de nombreux domaines (éducation, microfinance, agriculture, santé) et avec différentes technologies
(ordinateurs, téléphones mobiles, objets électroniques construits sur
mesure…). "Dans chacun de nos projets, les effets d'une technologie
sont complètement dépendants de l'intention et de la capacité des gens
à la manipuler", estime Kentaro Toyama. Le succès des projets
d'ordinateurs dans les écoles reposait sur l'appui d'administrateurs et
d'enseignants dévoués. Le processus de microcrédit via téléphones
mobiles a fonctionné grâce à des organisations de microfinance
efficaces. Les projets de l'ICT4D qui ont eu le plus de succès, ce sont
les organisations partenaires qui ont fait le travail difficile d'un
véritable développement, l'ICT4D se contentant d'aider et soutenir
leurs efforts.
"Si je devais résumer tout ce que j'ai appris via l'ICT4D, il serait le suivant : la technologie – peu importe sa conception, même si
elle est brillante – magnifie les intentions et les capacités de
l'homme. Elle n'est pas un substitut. Si vous avez une base de gens
compétents et bien intentionnés, alors la technologie appropriée peut
amplifier leur capacité et déboucher sur des réalisations étonnantes."
Dans les autres cas, la technologie ne sait pas renverser une situation
difficile. L'arrivée d'internet dans les villages ne suffit pas à les
transformer. "La technologie est une loupe parce que son impact est
multiplicatif, mais en ce qui concerne le changement social, il ne
s'additionne pas. Dans le monde développé, il y a une tendance à voir
l'internet et d'autres technologies comme nécessairement additives,
parce que les contributeurs y ajoutent une valeur positive.
Mais leurs apports bénéfiques sont subordonnés à une capacité d'absorption des utilisateurs qui est souvent absente du monde en
développement. La technologie a des effets positifs que dans la mesure
où les gens sont prêts et capables de l'utiliser de manière positive.
Le défi du développement international, c'est que, quel que soit le
potentiel des communautés pauvres, la capacité à être bien intentionné
est une denrée rare et la technologie ne peut pas rattraper ce déficit."
La techno-utopie, qui consiste à croire que la diffusion à grande échelle des technologies conçues de manières appropriées peut apporter
des solutions à la pauvreté et aux autres problèmes sociaux, a tendance
à assimiler la pénétration de la technologie au progrès. OLPC par
exemple, attaque Kentaro Toyama, promeut son ordinateur, en évoquant
l'auto-apprentissage et fait peu de cas de la pédagogie, de la réalité
du corps enseignant, des programmes ou des systèmes scolaires où il se
déploie. "Le nom même de l'OLPC repose sur une large diffusion de
la technologie, alors que peu d'entre nous choisiraient une éducation
fondée sur l'ordinateur pour ses propres enfants". Ce mythe du
passage à l'échelle par la technologie est également la religion des
promoteurs de télécentres, qui pensent que l'arrivée d'internet dans
les villages va suffire à les transformer. Et le même mythe se poursuit
aujourd'hui avec le téléphone mobile quand le New York Times titre : "le téléphone mobile peut-il mettre fin à la pauvreté dans le monde ?" en affirmant que "les possibilités offertes par la prolifération des téléphones mobiles sont potentiellement révolutionnaires".
LA TECHNO-UTOPIE EST PLUS FACILE À CROIRE
"Révolutionnaire ! Le mythe de l'échelle est séduisant, car il est plus accessible que de parler des changements dans les attitudes
sociales et les capacités humaines. En d'autres termes, il est beaucoup
moins douloureux d'acheter une centaine de milliers d'ordinateurs que
de fournir une véritable éducation pour une centaine de milliers
d'enfants. Il est plus facile de gérer une hotline de santé en
messagerie texte que de convaincre les gens de faire bouillir l'eau
avant de l'ingérer. Il est plus facile d'écrire une application qui
aide les gens à savoir où ils peuvent acheter des médicaments que de
les persuader que la médecine est bonne pour leur santé. Il semble
évident que la promesse d'échelle est un leurre, mais leurs promoteurs
s'appuient bien souvent sur cet argument – consciemment ou non – pour
promouvoir leurs solutions."
Les estimations de dépenses annuelles des technologies pour le développement sont difficiles à trouver, mais elles varient entre plus
centaines de millions à plusieurs dizaines de milliards de dollars
estime Kentaro Toyama. Le coût de développement de l'OLPC correspond à
peu près à la moitié du budget que l'Inde consacre à l'éducation de ses
élèves, une somme essentiellement consacrée aux salaires des
enseignants. Quel sens peut pourtant avoir le cout d'un ordinateur
alors que 0,5 $ par an et par élève pourrait servir à fournir des
médicaments pour réduire l'incidence des parasites qui causent des
maladies et augmenter la fréquentation scolaire de 25 % ?
Les promoteurs des technologies pour le développement ont tendance à faire pression pour le financement technologique. "Si l'OLPC prétend
être un projet d'éducation, plus qu'un projet technologique, dans le
même temps, il attend que des gouvernements dépensent 100 millions de
dollars pour 1 million d'ordinateurs portables", rappelle Kentaro
Toyama. Hamadoun Touré, secrétaire général de l'Union internationale
des télécommunications indiquait que "les gouvernements devraient
considéré l'internet comme une infrastructure de base, comme les
routes, le traitement des déchets ou l'adduction d'eau." "Mais
dans des conditions d'extrême pauvreté, les investissements pour
fournir un large accès à l'internet entrent nécessairement en
concurrence avec les dépenses en matière d'assainissement ou de
transports", rappelle avec la force du bon sens Kentaro Toyama.
"Diffuser une technologie pourrait fonctionner en quelque sorte si la technologie fait plus pour les pauvres, peu scolarisés, qu'elle ne
fait pour les riches bien éduqués et puissants. Mais c'est l'inverse
qui se passe : la technologie aide les riches à s'enrichir en faisant
peu pour les pauvres, creusant ainsi les écarts entre les nantis et les
démunis."
POURQUOI LA TECHNOLOGIE CREUSE-T-ELLE LES ÉCARTS ENTRE LES RICHES ET LES PAUVRES ?
La technologie creuse l'écart entre riche et pauvre à cause de trois mécanismes, explique encore Kentaro Toyama :
L'accès différentiel : la technologie est toujours plus accessible aux riches et aux puissants. Elle coûte de l'argent à
acquérir, à exploiter, à entretenir et à mettre à niveau. Et cette
fracture numérique persiste même lorsque la technologie est entièrement
financée. Par exemple, la plupart des bibliothèques publiques des
Etats-Unis offrent un accès gratuit à l'internet, mais les plus pauvres
habitants ont moins de temps de loisir pour les visiter et plus de
difficultés à les atteindre en raison des coûts de transports
notamment, argumente-t-il. Sans compter les obstacles sociaux : bon
nombre de télécentres ruraux dans le monde en développement ne sont pas
accessibles aux personnes les moins privilégiées de leurs villages en
raison d'injonctions sociales, de problèmes de castes, de tribus ou de
genres.
Sans compter que le matériel a tendance à être conçu pour les plus riches : les logiciels et le contenu sont écrits pour les personnes
avec le plus grand revenu disponible. Même lorsque les produits
semblent être libres, comme les téléviseurs, ils sont souvent soutenus
par des annonceurs qui cherchent des consommateurs avec un revenu
disponible plus élevé. Le résultat est, à nouveau, que les défavorisés
sont encore plus défavorisés.
L'Inde a plus de vingt langues reconnues au niveau national, mais presque tous les logiciels en cours d'utilisation sont en anglais, ce
qui rend difficile pour les personnes alphabétisées que dans leurs
langues locales à utiliser les ordinateurs. Et cette inclination
elle-même s'auto-renforce : "si une technologie n'est pas conçue
pour une personne, elle ne l'achètera pas, et si elle ne l'achète pas,
les producteurs ne développeront pas le design adapté".
Il est possible de lutter contre cet accès différencié, estime pourtant Kentaro Toyama, comme le font les projets de télécentres en
fait. "Mais pratiques progressistes à l'égard de la
technologie ne sont pas particulièrement efficaces à elles seules en
raison des écarts autres que la technologie ne peut pas annuler. A
armes égales, elles n'abordent pas les problèmes sous-jacents, qui sont
les inégalités entre les joueurs eux-mêmes".
Le différentiel social : même si l'accès différencié à la technologie pourrait être combattue en diffusant
universellement la technologie, le différentiel des capacités en
matière d'éducation, d'aptitudes sociales, ou de liens sociaux, lui,
demeure. Avec une même technologie, selon ses études, sa confiance
en-soi, ses liens sociaux, ses capacités organisationnelles… deux
personnes ne tireront pas le même profit d'une même technologie. "Avec
une capacité limitée en matière d'alphabétisation, d'éducation, de
liens sociaux, d'influence politique, la valeur de la technologie est
elle-même limitée".
Le différentiel d'usage : un troisième mécanisme contribue à l'élargissement de l'écart entre les privilégiés et les
exclus. Celui de savoir ce que les gens veulent faire de la technologie
à laquelle ils ont accès ? "Beaucoup d'entre nous ont été surpris de
constater que les pauvres ne se précipitent pas pour trouver en ligne
des ressources éducatives, acquérir des pratiques de santé ou mettre à
niveau leurs compétences professionnelles.
Au lieu de cela, ils utilisent principalement la technologie pour se divertir. Dans les télécentres beaucoup de gens deviennent compétents
pour télécharger des vidéos sur YouTube, plus que pour utiliser un
logiciel de comptabilité ou accéder à un cours de langue. Même dans le
monde développé, la technologie profite d'abord au jeu et au
divertissement. Et cette tendance est encore plus accentuée parmi ceux
qui ont grandi avec une faible confiance en soi et la connaissance de
leur impuissance.
"Je ne blâme pas les victimes. Aucun de ces trois mécanismes ne repose sur d'éventuels échecs de la part de ceux qui sont pauvres et
non instruits. S'il faut distribuer des blâmes, ce serait plutôt aux
circonstances historiques, aux structures sociales, et au refus des
pays riches à investir dans une éducation universelle de haute qualité.
En fait, une bonne raison pour valoriser l'éducation consiste dans le
fait qu'elle génère le désir et la capacité d'utiliser des outils
modernes – raison de plus pour pour se concentrer sur le développement
des possibilités humaines, au lieu d'essayer de compenser les limites
de celles-ci par la technologie."
QUEL PROGRÈS AMÈNE LA TECHNOLOGIE ?
L'Amérique du Nord, l'Europe occidentale, le Japon et plusieurs autres régions économiquement bénies ont atteint leur statut de
puissances économiques bien avant les technologies numériques. Leur
production de pointe et la consommation des technologies de
l'information peuvent être interprétées davantage comme un résultat du
progrès économique que comme une cause primaire, estime Kentaro Toyama.
Les demandes antérieures de l'information et de la technologie des communications dans les pays en développement n'ont pas conduit
directement au progrès socio-économique, comme le montre l'exemple de
la télévision. La télévision a certes eu un impact positif : les
économistes Robert Jensen et Emily Oster ont montré (.pdf)
comment la télévision a permis de faire pénétrer les attitudes sociales
urbaines évoluées auprès de femmes rurales indiennes. Une organisation
à but non lucratif, le Population Media Center,
applique explicitement ce principe dans le but d'influencer les taux de
natalité et les pratiques de soins de santé dans les pays en
développement en produisant des feuilletons comportant des messages
sociaux positifs. C'est certes encourageant note Kentaro Toyama.
Pourtant, l'impact de la télévision sur le développement s'est
finalement révélé très loin des attentes.
Dans les années 60, Wilbur Schramm, le père des études sur la communication et le cofondateur du département de communication de
Stanford, décrivait dans L'information et le développement national,
les espoirs que la télévision représentait pour l'éducation et le
développement. Force est pourtant de constater que ces espoirs ne se
sont pas concrétisés. "Quel que soit le potentiel de la télévision,
celle-ci n'a pas réussi à favoriser le développement à grande échelle
quand bien même elle s'est répandue partout", que ce soit dans les pays
développés comme dans les pays en voie de développement.
"Mon but n'est pas de dire que la technologie est inutile. Dans la mesure où nous sommes disposés et aptes à développer la technologie à
des fins positives, elle a un effet positif. Par exemple, Digital Green
(DG), l'un des projets les plus réussis de l'ICT4D que j'ai supervisé à
Microsoft Research, encourage l'usage de vidéos pour enseigner aux
petits agriculteurs comment avoir de meilleures pratiques agricoles.
Quand il s'agit de persuader les agriculteurs à adopter de bonnes
pratiques, la DG est dix fois plus rentable que l'agriculture
classique."
"Mais la valeur d'une technologie reste contingente aux motivations et aux capacités des organisations cherchant à les utiliser" rappelle Kentaro Toyama : "les villageois doivent être organisés, les contenus doivent être produits et les enseignants doivent être formés". Le facteur limitant dans la propagation de l'impact de DG par exemple
ne repose pas sur le nombre de caméscopes que ses organisateurs peuvent
acheter ou le nombre de vidéos qu'ils peuvent produire, mais sur
combien de groupes initiaux ont des bonnes pratiques. Si les groupes
initiaux sont peu nombreux, renforcer les capacités institutionnelles
est le plus difficile. En d'autres termes, "la diffusion de la
technologie est facile, mais entretenir les capacités humaines et les
organisations qui ont permis ce bon usage est le point crucial".
APRÈS L'ORDINATEUR, LE MOBILE ?
"La technologie est seulement une loupe, pas seulement dans le cadre du développement d'ailleurs. Personne ne pense qu'on peut
transformer une entreprise déficitaire simplement en injectant de
nouveaux ordinateurs, mais les entreprises bien gérées peuvent
bénéficier par exemple, de chaines d'approvisionnement informatisées.
Un fusil dans de bonnes mains protège les citoyens et maintient la paix
; dans de mauvaises mains, il tue et opprime. La technologie
industrielle moderne augmente notre capacité à produire, mais amplifie
également notre désir de consommer. Sur une planète aux ressources
limitées, ce dernier pourrait d'ailleurs signer notre ruine. L'histoire
nous montre aussi que les technologies de la démocratie peuvent être
facilement détournées en l'absence d'éducation des citoyens : si
ceux-ci sont trop confiants, ou si ceux-ci ne sont pas prêts et aptes à
mettre en oeuvre les contrôles et contrepouvoirs nécessaires. Les
ordinateurs, les armes, les usines et la démocratie sont des outils
puissants, mais les forces qui déterminent comment ils sont utilisés en
fin de compte relèvent des êtres humains."
Ce point semble pourtant évident, mais il est oublié dans la ruée vers le passage à l'échelle, estime Kentaro Toyama. Actuellement, la
communauté du développement international vit une histoire d'amour avec
le téléphone mobile. Les travaux de Robert Jensen et Jenny C. Aker
démontrent que les téléphones mobiles peuvent éliminer certains types
d'inefficacités d'information sur les marchés du monde en développement
(voir par exemple : Les impacts de la téléphonie mobile sur le
fonctionnement des marchés en Afrique subsaharienne (.pdf)).
Encouragées par cette découverte et par la forte pénétration de la
téléphonie mobile, les Fondations et institutions pour le développement
ont formé des groupes de travail et encouragent le développement de
services entiers consacrés au mobile. Dans ces cercles, il n'est plus
possible de discuter de la microfinance ou de santé sans parler du
mobile.
"La loupe technologique suggère cependant qu'il s'agit d'une vision unilatérale de la téléphonie mobile. Car ce ne sont pas
seulement les intentions de production qui sont amplifiées par la
téléphonie mobile. Quand un tireur de rickshaw qui gagne un dollar par
jour paye son opérateur pour avoir le privilège de changer de sonnerie,
a-t-il généré un avantage net pour lui-même ou pour la société ?"
Kathleen Diga de l'université de KwaZulu Natal a observé que certains
ménages en Ouganda donnaient la priorité au temps de conversation sur
mobile plutôt qu'à la nutrition ou à l'achat d'eau propre (voir l'étude
.pdf).
La sociologue Jenna Burrell constatée que les téléphones mobiles
exacerbent les relations de domination entre les sexes : les hommes se
servant des téléphones mobiles comme des outils d'échange sexuel.
Alors que le téléphone mobile est devenu la technologie électronique la plus répandue, devant la télévision et la radio avec 4,5 milliards
de comptes actifs touchant 80 % de la population mondiale, on pourrait
croire que ces chiffrent indiquent qu'il n'y a plus de fracture
numérique pour la communication temps réel. Pourtant, les études
montrent que les non-usagers sont d'abord des pauvres, isolés, des
femmes et des gens "politiquement muets", conclut Kentaro Toyama. "Quoiqu'il
en soit, si la propagation des téléphones mobiles est suffisante pour
abolir la pauvreté, nous n'allons pas tarder à la savoir", ironise le chercheur. "Mais
si elle ne l'est pas, devrons-nous alors à nouveau reporter nos espoirs
sur le prochain gadget flambant neuf que nous proposerons au monde en
développement ?"
(À SUIVRE)
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